Choix Goncourt de l'Allemagne

© Institut français Deutschland - Monique Ulrich
Gaël Faye lauréat du 1er Choix Goncourt de l’Allemagne avec Jacaranda
L’Allemagne est généralement perçue comme le principal pays partenaire de la France en Europe, mais elle a constitué, de manière étonnante, pendant très longtemps, une tache blanche sur la mappemonde des Choix Goncourt internationaux. En effet, il existe un Choix Goncourt dans tous les pays voisins de l'Allemagne – à l'exception du Luxembourg et du Danemark –, mais pas en Allemagne elle-même. Ou disons mieux : il n’existait pas. Car en 2023, l’année du soixantième anniversaire de la signature du Traité de l'Élysée – traité qui marque le scellement de l’amitié franco-allemande après la Deuxième Guerre Mondiale –, un professeur temporaire à l’Université de Freiburg, Henning Hufnagel, a pris contact avec l’Académie Goncourt et crée l’initiative d’établir un Choix Goncourt de l’Allemagne. Très vite, de nombreux collègues ont adhéré avec enthousiasme à cette initiative, venant, au total, de 21 universités dans tous les 16 « Länder » ou régions de l’Allemagne. Il s’agit d’au moins une université dans chaque région : le Choix Goncourt de l’Allemagne recouvre donc tout le territoire de la République fédérale.
Les « Romanistes » allemands traitent traditionnellement aussi de la littérature actuelle, de l’« extrême contemporain », contraire en cela aux usances longtemps pratiquées par la critique universitaire en France. Cette tradition romanistique remonte jusqu’aux figures « mythiques » de la première moitié du XXe siècle telles que Leo Spitzer, Erich Auerbach et Ernst Robert Curtius : si ce dernier est fameux aujourd’hui dans le monde académique entier pour La Littérature européenne et le Moyen Âge latin (1948), un de ses premiers livres, publié pendant la Première Guerre Mondiale, analyse « les défricheurs littéraires de la France nouvelle » (c’est son titre traduit en français), entre autres Gide et Claudel, ajoutant en 1925 des essais déjà sur Marcel Proust et Paul Valéry.
Il est donc d’autant plus surprenant que le Choix Goncourt de l’Allemagne s’est fait attendre. Il a été lancé avec d’autant plus de panache en Octobre 2024 : à la première édition participent 14 universités de 11 régions avec plus de 150 étudiants (avec les autres universités joignant l’année prochaine), notamment, en ordre alphabétique des « Länder », les universités de Freiburg, Passau, Berlin (Freie Universität et Humboldt-Universität), Potsdam, Bremen, Gießen, Rostock, Düsseldorf, Münster, Kaiserslautern-Landau, Trier, Leipzig, Halle-Wittenberg.
L’enjeu du projet est de donner aux étudiantes et étudiants l’occasion de lire, dans un contexte universitaire, mais dans l’esprit de la découverte littéraire et du plaisir esthétique, les quatre œuvres finalistes choisies par l’Académie pour le Prix Goncourt, contribuant au rayonnement de la littérature et de la culture française à l’étranger, en langue française, mais offrant, en même temps, aux étudiantes et étudiants, une expérience de la littérature qui, généralement, n’est pas commune de vivre à l’université, tout en créant un réseau parmi les jeunes lectrices et lecteurs de français dans l’Allemagne entière.


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Le 1er Choix Goncourt de l’Allemagne est décerné à Gaël Faye pour son roman Jacaranda : Séance de sélection à l’Ambassade de France à Berlin le 7 mars 2025
Dès octobre dernier, c’est-à-dire dès le début du semestre universitaire d’hiver en Allemagne, dans le cadre de cours adaptés aux besoins des programmes de chaque université, les étudiants ont d’abord étudié l’histoire et le fonctionnement du « Prix Goncourt » et jeté un coup d’œil à la liste des huit romans sélectionnés, avant de lire les quatre romans finalistes et d’en discuter en français.
Le 7 mars 2025, à l’occasion du Mois international de la Francophonie, deux délégués de chacune des quatorze universités avaient l’occasion de se réunir à l’Ambassade de France à Berlin pour promouvoir le choix de leur cours, à nouveau en français, auprès les délégués des quatorze universités participantes et choisir ensemble un roman gagnant.
Philippe Claudel, président de l'Académie Goncourt, qui n’avait malheureusement pas pu se rendre à Berlin, s’est adressé aux étudiants délégués par vidéo pour leur présenter comment l’Académie Goncourt procède pour faire son choix parmi la quantité de livres que ses membres lisent chaque année pour apprécier les quelque 1500 romans qui paraissent chaque année en France...
Puis ce fut au tour des étudiants de prendre la parole. Sous la modération de Véronique Barondeau, responsable du bureau de la correspondance d’ARTE JOURNAL à Berlin, s’est rapidement engagée une discussion animée, controversée, qui a vu se confronter même des conceptions de la littérature et de ses tâches très différentes. D’abord, selon les retours des différentes universités, trois romans étaient à peu près à égalité. Après plusieurs débats et tours, une nette majorité s’est prononcée en faveur du roman Jacaranda de Gaël Faye.
Cette décision a été annoncée lors de la réception qui a suivi dans la résidence de l’ambassadeur – avec vue sur la Pariser Platz et le Brandenburger Tor. Outre les étudiants délégués, étaient également présents de nombreux professeurs qui avaient animés les cours pendant le semestre : jamais auparavant, parait-il, autant d’étudiants universitaires de « Romanistik » provenant d’universités aussi différentes n’avaient été réunis en un même lieu, et jamais autant de romanistes n’avaient été accueillis en même temps à l’Ambassade de France en Allemagne.
En présence de Thomas Michelon, conseiller culturel et directeur de l’Institut français en Allemagne, et de Véronique Charléty, attachée de coopération universitaire, deux étudiants qui avaient été élus par les étudiants délégués comme porte-parole, Zoé Michel (Freie Universität Berlin) et Arthur Ramos (Humboldt Universität Berlin), ont expliqué le choix de la manière suivante :
Faire un choix s’est avéré très difficile. Cependant, après un long débat, le choix Goncourt de l’Allemagne s’est finalement porté sur Jacaranda de Gaël Faye.
Pourquoi ?
Comme le dit Marguerite Duras : « Écrire, c’est hurler sans bruit. » C’est précisément ce que fait Gaël Faye en brisant le silence générationnel d’une nation meurtrie avec son roman Jacaranda. Jacaranda explore les séquelles du génocide rwandais à travers le regard de Milan, confronté au silence d’un peuple tout entier et aux non-dits familiaux.
La voix de Milan est une voix très douce, une voix qui prend le lecteur par la main et le guide à travers l’histoire sombre du Rwanda. Ce roman répond ainsi à un double objectif : à la fois mémoriel et didactique. C’est un récit bouleversant où mémoire, identité et transmission s’entrelacent, où Gaël Faye interroge la complexité du deuil et de la réconciliation.
Le roman se distingue par son écriture sobre, un choix stylistique qui constitue aussi un geste éthique. En adoptant une langue dépouillée d’artifices littéraires excessifs, Gaël Faye restitue la gravité et la profondeur de cette tragédie sans en altérer la portée. Par ailleurs, cette simplicité rend le texte plus accessible à un public étranger.
Porté par une écriture à la fois accessible et saisissante, ce roman trouve alors un équilibre subtil entre douleur et espoir, laissant une empreinte durable.
Il est prévu de remettre personnellement à Gaël Faye ce premier « Choix Goncourt de l’Allemagne » lors de la sortie de la traduction allemande de Jacaranda.


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